Je vous hais. Je hais vos petits soupirs, vos petits regards furtifs, vos longs regards soutenus et entendus. Qu’entendez-vous ? Rien ne tombe dans l’oreille d’un sourd et sur le banc des accusés vous voyez un coupable. Et vous allez chacun de vos petites imageries personnelles, et de votre grand non-dit, mal dit, sous-entendu.
Oui, je suis un fou.
J’ai fabriqué un mensonge, et quinze ans durant je l’ai porté seul jusque dans ses ultimes conséquences.
Je suis un fou : j’ai cru et je n’ai pas cru, à la bonté, à l’innocence, à la pureté, j’ai su et je n’ai pas su qu’elle était un traître, que j’étais un tyran, j’ai parié que le mensonge vengerait l’amour, et il l’a fait exister, le mensonge a fait exister l’amour, le mensonge a fait naître des enfants, alors, j’ai parié sur un amour qui aurait préservé l’essentiel, l’attachement, la loyauté, l’être et non l’identité, j’ai pris dieu à témoin, et j’ai été heureux, nous avons été heureux, j’étais le père, je veillais sur eux, je veillais sur vous, mais cela n’a pas suffi, la mesquinerie, la petitesse, la vanité, les modalités, ont eu raison de l’éternel.
Oui, je suis un assassin.
J’ai tué ceux que j’aimais. Je les ai tués un à un, par surprise, dans le dos, je les ai tués irrémédiablement.
Je les ai délivrés des contingences, petites contingences qui font que les hommes rêvent des rêves plus petits qu’eux, je les ai délivrés de cette contradiction imprononçable, la grandeur d’âme et le pic-order, l’Homme et la Nation, je les ai délivrés de votre regard, formaté.
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Séduire dieu, c’est enfoncer une porte ouverte.
Cette porte donne sur l’enfer : le regard des hommes.
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Vous avez fait mon procès, vous vous êtes dits satisfaits de la sentence, pour la plupart, bien que quelques-uns déclarèrent qu’ils m’auraient volontiers écarté de manière plus définitive et plus brutale de la scène de la vie. Je dois dire que cela m’était alors tout à fait indifférent, tout m’était alors tout à fait indifférent. Le fait est qu’il y eut un procès, il y eut une sentence, et elle est sur le point d’être derrière moi. C’est bien.
Oui, maintenant je peux dire que cela me comble d’aise, je sens dans mon ventre le désir de courir, de plonger dans la mer, de couper du bois, de chasser un chevreuil, d’embrasser un bébé, je suis vivant et bientôt libre.
Je serais déjà libéré si un conseil de médiocres n’avait estimé, il y a deux ans, qu’une remise de peine serait une insulte à la mémoire de mes enfants. Je vous emmerde. Prenez dans le baba ma liberté toute proche, vous qui vous soumettez à la justice avec le sentiment d’être bon, alors que vous ne suivez et établissez des règles que pour jouer à touche-pipi avec vos voisins sans y laisser vos couilles.
Votre facilité à pardonner celui qui vous supplie et votre intransigeance concernant celui qui vous méprise me dégoûte. Et cela vous semble naturel. C’est naturel oui, dans un poulailler. Vous êtes des poules.
La haine que je vous porte est primitive, viscérale, générique, dieu me garde de l’attendrissement : cette haine est ma dignité.
Depuis l’annonce de ma prochaine mise en liberté, le temps qu’il me reste à tirer ici m’opprime. Je sens courir dans mes veines un sang confusément chargé. J’écris, cela donne une forme à ce temps informe, cela ordonne ces sentiments indifférenciés. Après tant d’années de silence, enfin, la blessure suppure. Et vous êtes désignés comme le pus qui empoisonne mon sang.
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Voici plus de quinze ans que je suis en prison. La prison est un bon endroit pour se reposer, et j’avais besoin de repos, j’étais au bout du rouleau, il m’était impossible de me porter plus longtemps. Des quatorze premières années de ma détention je ne me souviens pas. Je crois les avoir dormies sans songe. Il n’est heureusement pas nécessaire au détenu de communiquer pour survivre, ni de penser, ni même de désirer ; c’est un privilège unique dont j’ai usé sans vergogne.
Pourtant, un après-midi d’automne, lors d’une promenade dans le jardin de la prison, une odeur de tabac à la vanille m’attira. Un homme d’une soixantaine d’années brûlait, sans en aspirer la fumée, du tabac dans une pipe et alors que je l’observais, il me pria par geste de m’asseoir à ses côtés. Il était mince et svelte, ses mains fortes, il avait le visage très marqué de profondes rides, ses cheveux coupés courts n’étaient pas peignés. Nous restâmes assis et muets au soleil de novembre une bonne heure, puis il m’invita à faire une partie d’échec. Je pris dès lors l’habitude de me rendre le soir dans sa cellule. Il allumait des bougies, mettait une cassette de bruitage “feu de bois dans une cabane mal isolée du vent”, et nous jouions aux échecs en buvant du bon vin dans d’épais verres à pied. Les pièces, qu’il avait faites lui-même en bois brut de buis et genièvre étaient lourdes. Conrad émettait de temps en temps un claquement de langue, un sourd sifflement, ses paroles, d’une voix caverneuse et sonore, formaient toujours une courte exclamation : j’arrive ! à demain ! la vache ! dors bien ! tiens, tiens !
La densité de tous les éléments du décor de cette mise en scène de Conrad, cette épaisseur des silences, bruits, de la lumière, du bois, du verre, du vin, de sa propre image, réveillèrent en moi l’animal sensuel. Ce furent deux années de bonheur, j’étais chez moi, cela aurait pu durer toujours. Mais cela allait bientôt prendre fin, pour lui un peu plus tôt que pour moi, je lui fis part de mon désir de continuer à le voir dehors.
Cela fait deux mois que Conrad a été libéré. La dernière soirée de son emprisonnement, il décida qu’en lieu et place de la traditionnelle partie, nous allions nous confier l’un à l’autre en silence et à l’aide, il insista, d’une plume qu’il fallait tremper sans arrêt dans l’encre d’une très jolie teinte lilas et laisser glisser sur du papier jauni : chercher à se revoir à ma sortie dépendait de cette narration. Le destin nous avait unis une fois et nous avions su trouver une niche commune dans cette stabulation, mais planifier son destin est une histoire d’homme, quelque chose de proprement humain devait motiver une nouvelle rencontre, ce quelque chose, tout cela selon Conrad, qui parlait par vagues, comme si ses pensées étaient plutôt des sensations, ce quelque chose de proprement humain, la narration, la réflexion sur le sens de notre vie l’était, et son contenu motiverait ou non des retrouvailles.
Je ne sais pas si Conrad avait fait cet exercice auparavant, pour ma part, non. De l’avoir fait m’aurait certainement rendu à d’autres évidences que celles qui m’ont conduites à me trouver ici ! Mais si Conrad n’avait, je pense, jamais écrit un récapitulatif de son existence, je crois qu’il se complaisait dans une vision romancée de sa vie, c’était peut-être son garde-fou.
Enfin, je dis cela sans trop savoir pourquoi, je n’ai pas encore reçu la lettre qu’il a écrite ce soir là, il devait m’en envoyer une copie ainsi que de celle que moi-même j’avais alors écrite et qu’il a emportée. De sa vie donc je ne sais pas grand-chose, mais de lui, l’animal, j’en connais un bon bout, son odeur, son goût de la mise en scène, sa façon de porter le verre à la bouche, je connais le poids de ses pas, je le connais comme un chien connaît son maître. C’est la relation la plus saine et la plus belle que j’ai expérimentée, elle m’a satisfait complètement : de Conrad je n’ai jamais voulu ni plus ni moins que cette habitude partagée.
A ce jour, je n’ai pas de nouvelles de Conrad. Voudra-t-il rester en relation avec moi ? Je l’espère. J’ai besoin de lui.
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Avec le premier jour de printemps est arrivée le courrier que j’attendais. La lettre que j’avais écrite ce soir là, avec une carte postale :
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Cher Conrad,
Je te vois là, assis en silence, ton ombre danse sur le mûr vierge de béton gris, la cassette de bruitage tourne dans le magnétophone, nos plumes grattent le papier et plongent dans l’encrier, des soupirs et nos respirations accompagnent leur rythme. J’aime cette solitude accompagnée, je l’ai vécue alors, l’enfance, avec mon chien, et depuis sa mort, j’ai l’impression de n’avoir rien fait d’autre que de chercher à revivre cette complicité, et de me venger de ce qui me l’a dérobée.
Tu voudrais que je te raconte ma vie. Ma vie est pleine de silence. Je n’ai eu ni frère ni sœur, mes parents étaient âgés et besogneux, et nous vivions dans une maison isolée du jura. Mon compagnon d’enfance était un chien, et un jour, je l’ai trouvé mort avec une balle dans la tête. J’ai toujours eu la conviction que mon père l’avait tué.
Qu’embrasser après l’étreinte essentielle que te donne ton chien ? Il t’embrasse du regard, de ses gestes, de son odeur même, il se presse sur toi, il te mordille et te lèche, il te renifle et te sonde de tout son corps, de tout le tien, il t’aime.
J’ai couru, couru devant moi, à n’en plus pouvoir, à tel point que j’étais enrobé d’une aura de vapeur, comme un cheval dans le froid après la course, et trébuchant, haletant, je suis tombé à genoux dans un lit de feuilles mortes. Quand petit à petit le bruit de mon souffle et de mon cœur me laissèrent distinguer la présence du monde, par tous mes pores entra une certitude, un savoir, ce de quoi j’étais fait, ce de quoi tout était, une réalité infinie, éternelle et pourtant ponctuée par l’attention de mon intelligence sur telle odeur de terre mouillée, tel nuance rosée d’un nuage, tel hérissement des poils de mes mains abandonnées au vent. La force de ce sentiment ! c’est là que j’existais, que j’étais grand et beau, et les petites comédies des hommes, vues depuis ce secret savoir, me paraissaient dérisoires.
Mais les contingences finissent toujours par nous rappeler à la raison, l’humidité du sol mouilla désagréablement mes genoux, et des gargouillis au ventre me rappelèrent que c’était l’heure du dîner : je pris le chemin de la maison. Au volant d’une voiture stationnée sur le bord du chemin qui mène au col, une femme écoutait, des larmes plein le visage, une musique d’une force, au propre comme au figuré, qu’elle ne pouvait pas m’entendre, pas me voir, et moi j’étais déchiré, par la beauté de cette prière sonore, de cette femme, et tombai de nouveau à genoux. Quand, le morceau terminé, elle prit conscience de ma présence, elle vint me chercher, et nous parlâmes longtemps sans nous regarder, les yeux dans ce splendide paysage des crêtes du jura. Elle me convainquit de faire des études de médecine, de me mêler, depuis ce qu’elle appela mon évidente empathie, à mes frères humains.
J’avais auparavant fait les études secondaires supérieures en autodidacte au foyer familial, pour éviter des trajets quotidiens interminables jusqu’au lycée ou un exil en pensionnat, expérience que j’avais commencée une première année et à laquelle j’avais immédiatement mis fin suite au bizutage infligé par mes « camarades » de classe. Pour faire admettre par mes parents cette vie recluse, je prétextai des terribles maux de tête au pensionnat, et de fait, j’y avais souffert de sinusite.
La maison, la forêt et mon chien comblaient mes sens, l’étude des anciens et des sciences, mon intelligence. Je n’avais jamais fréquenté au sens où l’entendaient mes parents, ni jamais partagé la conversation des autres adolescents. Une cousine éloignée nourrissait mes songes, et à une réunion de famille j’appris qu’elle allait étudier la médecine à Lyon. Ma décision était prise, mes deux muses coïncidaient, tout était clair, il n’y avait qu’à suivre ma destinée.
Ma première année d’études à Lyon fut un faux rendez-vous avec ces « frères humains ». Il me fut très difficile de reconnaître des camarades qui répondent à mon « empathique » regard. Les études en elles-mêmes m’intéressaient, et le groupe de joyeux drilles dont était entourée la cousine, et qui manquaient souvent les cours, reconnurent à mes notes un attrait qu’ils ne voyaient pas en ma personne. Ma cousine avait les pupilles extrêmement dilatées, comme mon chien, et je crûs y reconnaître de l’amour. En était-ce ? Je ne saurais encore y répondre, mais après avoir flirté avec moi, elle me préféra un boute-en-train, un séducteur, un flatteur de peuple. Tout mon univers s’effondra pour la seconde fois.
Et c’est là que j’ai fait la grosse connerie : j’ai fait comme si de rien n’était.
Je lui ai dit qu’elle était dans son droit. En le lui disant, en cet instant même, j’ai senti comme un immense froid, de bas en haut, comme si un fluide qui m’unissait à le terre par les pieds, oui, c’est étrange, par les pieds, montait, montait en laissant un immense froid, j’ai senti quand il a quitté mon crâne par les cheveux, qui se sont légèrement dressés, un liquide glacé dans ma bouche provoquer un sourire qui au lieu d’élargir la bouche l’a rétréci, et j’ai senti comme l’intérieur de mes yeux s’est durci, comme ils ont esquissé un sourire eux aussi, avec un fil à chaque coin extérieur de l’œil, tirés par les cheveux hérissés.
Rentré chez moi, je compris tout, comme si un programme jusque là ignoré se mette à parcourir toutes les données emmagasinées par le cerveau à travers mes lectures et le peu de confrontation à « mes frères humains », je compris ou crus comprendre, et au lieu d’accepter ces règles de jeu pour de vrai, j’allais les mimer et venger cette blessure.
Cela me maintint alité des semaines, les jours passèrent sans que me préoccupât le moins du monde l’aspect bureaucratique de ma vie, à savoir, par exemple, me présenter aux examens de deuxième année auxquels j’étais inscrit. Je dis les avoir réussi.
Après des mois reclus dans mon studio, le boute-en-train vint s’enquérir de mon état. Ne sachant comment expliquer mon attitude, qui aurait certainement été l’objet de moqueries, j’eus l’illumination qui allait me permettre de prendre de l’importance : je lui dis être gravement malade, un cancer, un lymphome qui pouvait exploser d’un moment à l’autre. Cela suscita compassion et admiration dans le groupe et la cousine me revint penaude.
N’ayant pas passé l’examen de deuxième année de médecine, je n’eus pas l’occasion de passer les suivants, bien que je m’inscrive chaque année et assiste aux cours avec intérêt. Je continuais à faire profiter de mes notes et terminai ces études sans en recevoir le diplôme.
Je dis cependant avoir réussi et être médecin. Je prétendis ensuite avoir été engagé à l’organisation mondiale de la santé, et de fait, m’y rendais à la bibliothèque presque tous les jours. Souvent, je passais la journée à errer dans les bois et attendais sur une aire d’autoroute l’heure de rentrer à la maison. J’aimais beaucoup ces journées solitaires et oisives.
Deux enfants naquirent, une fille, puis un garçon, je leur consacrais beaucoup de temps. Cette période de ma vie fut douce, ce furent de longues années d’extase. J’étais détaché de tout, sauf de ces petits actes quotidiens tels amener les enfants à l’école, jouer avec eux, faire les courses pour mes parents, réparer une chose ou l’autre. J’étais le père parfait, le mari parfait, le fils parfait. Je lisais l’admiration dans le regard de ma femme qui s’étonnait de ma disponibilité. Je lui disais ne pouvoir parler de mon travail en vertu de son caractère confidentiel. Tous me prenaient pour un personnage important, et cela donnait un statut de sacrifice au moindre geste de ma part.
De recevoir cet amour m’a affaibli. Je crois que je suis devenu dépendant de ces regards de considération, et celui de ma fille, disant qu’elle voulait devenir médecin, comme moi, pour sauver des vies, m’a déchiré.
Parallèlement, les choses se compliquèrent du point de vue administratif. Au début, durant les études, nous n’avions pas de grands besoins, et la question de l’argent ne me préoccupait pas. Je disposais de la signature sur le compte de mes parents, et j’en usais avec toute liberté. Ensuite, nous vécûmes de la vente de l’appartement que m’avaient acheté mes parents joint à ce que ma femme gagnait en faisant des remplacements dans des pharmacies Nous louions un petit appartement que j’aimais beaucoup, dans lequel nous avons été véritablement heureux, mais j’étais supposé gagner très bien ma vie, et à partir de la naissance de mon deuxième enfant, ma femme et mes amis me raillaient continuellement, me traitaient de radin ou pire, me soupçonnaient d’entretenir une maîtresse. Avec ses yeux doux, ma femme su me convaincre de faire un pas qui allait me conduire à escroquer mes proches : je disais pouvoir placer leurs économies à taux préférentiel grâce à mon statut de fonctionnaire international, et on me confia de grosses sommes d’argent sans exiger de preuve de leur placement.
Mon beau-père réclama en retour avec insistance la somme qu’il m’avait confiée. Comment allais-je lui faire comprendre qu’il devait oublier cet argent ? C’est là que je me suis rendu compte que tôt ou tard, le piège se refermerait sur moi. Je lui ai dit que c’était impossible, je lui ai dit de penser à ses petits enfants, mais rien n’y a fait, il voulait ses économies, et quand il a compris, il s’est jeté sur moi, et il est tombé dans les escaliers, mort. J’avais eu peur, très peur.
A partir de cet épisode je devins très nerveux, j’avais l’impression d’être épié tout le temps, les simples questions de ma femme, des voisins, de quiconque, me paraissaient des interrogatoires policiers. Souvent, je restais au lit toute la journée, ressuscitant la grave maladie qui m’avait servi à reconquérir ma traîtresse d’amoureuse pendant nos études.
Dans ce terrible désarroi, je perdis la notion de l’essentiel, et tombai amoureux d’une ex-voisine. Pour l’impressionner, je lui fis vivre la grande vie lors d’escapades à Paris, et lui fis croire que j’étais l’ami d’un ministre pour lequel elle avait beaucoup d’admiration. A son tour, elle me confia une forte somme d’argent à placer. Je sus immédiatement que cette bouée de sauvetage allait m’emmener à la dérive, mais m’y accrochai désespérément : j’étais amoureux, et l’argent était indispensable à la complaisance de celle que je vois maintenant comme une pauvre pétasse. Plus tard, elle ne resta en contact avec moi que de peur de ne pas récupérer ses économies.
De son côté, ma femme dût soupçonner quelque chose d’inavouable, car son regard était devenu méfiant et haineux.
J’étais mal, je ne portais plus mon personnage et, si je sentais qu’à mes enfants, j’inspirais amour et pitié, à ma femme et ma maîtresse, j’inspirais clairement peur et mépris.
Quand cette dernière exigea la restitution de l’argent soi-disant placé, je me dis que je n’avais pas le choix, que je devais l’éliminer. Je me proposai de le faire, et essayai sans trop de conviction. Ce n’est pas facile de tuer quelqu’un qui vous regarde. J’interrompis mon geste et la pris dans mes bras, me confondant en excuses et en larmes.
Qu’elle acceptât mes excuses, qu’elle me laissât la raccompagner chez elle après que j’ai essayé de la tuer, me convainquit de ma totale solitude : celle qui avait, dans mon aveuglement, représenté le salut, me ménageait malgré mon évidente folie dangereuse, ménageant ainsi la possibilité de revoir son argent.
Conrad, je suis incapable de poursuivre ce récit dans le détail. J’ai vécu alors des journées d’incommensurable confusion. Tout ce que je sais avec certitude, c’est que ma femme ne me laissa aucune échappatoire, aucune autre échappatoire, et que ni mes enfants, ni mes parents et leur chien n’ont souffert.
Quatorze années me séparent du terrible épilogue de cette histoire. Aujourd’hui, grâce à cet effort de reconstitution que je te dois, cette histoire est devenue la mienne. Ces longues années de silence m’ont passablement anesthésié, mais j’espère que tu comprendras que, par instinct de survie, parce qu’il faudra bien que j’existe et que je survive après ceci, je me garde de voir tout cela d’un autre point de vue que du mien. Je souhaite en tout cas que si nous nous revoyons, notre relation soit, à l’instar de celle que nous avons eue ici, simple et de peu de mots.
Selon le mythe grec, les morts devaient boire de l’eau du fleuve Léto pour oublier leur vie passée ; à ma sortie de prison, je me rendrai en Lettonie et boirai de sa rivière la plus septentrionale. Voilà ce qui me plairait de faire avec toi à ma sortie de prison.
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A dire vrai, quand je relis ce courrier avec les yeux de conrad, en essayant de me mettre à sa place le lisant… ça change tout… il faut clore ce chapitre de mon existence , il a raison. Avant d’aller boire l’eau de cette rivière, il faut que je sois débarrassé de remords et rancoeurs, et qu’on n’en parle plus.
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4 mai 2009
Categories: meinrad ne viendra jamais . . Auteur: mundanoos . Commentaires: 2 Commentaires