meinrad

CONRAD

Conrad est un Prussien-oriental qui s’est fait taillader à l’âge de sept ans par des bombes américaines vengeresses à Königsberg à la fin de la deuxième guerre mondiale. Plusieurs membres de sa famille y sont morts, et sa sœur jumelle, sur laquelle il était couché lors du bombardement qui l’a blessé, disparut. Il s’est ensuite trouvé réduit à l’état de bête, nichant sous les pilotis des baraques des gardes russes qui le saoulaient de force et abusaient de lui dans un goulag aux alentours de la ville rebaptisée Kaliningrad. Sa mère, cuisinière du camp, réussit à économiser de quoi s’échapper avec lui à Berlin –est en vendant la moitié de leur ration de pain journalière pendant huit ans. Après deux ans de magouilles et privations, ils réussirent à se payer le laisser-passer pour Berlin-ouest, où Conrad fut pris sous la protection d’une famille riche qui l’aida à faire des études. Devenu ingénieur, il demanda en mariage la fille de sa famille d’accueil. Elle le rejeta, lui préférant un damoiseau de son milieu, et quand dix ans plus tard, après des échecs répétés, elle se tourna vers lui devenu directeur d’entreprise, il ne se maria avec elle que pour mieux se venger de la fille de riche qui l’avait méprisé. Il la fit souffrir quelques années à coups de doubles contraintes, elle versa dans l’alcool, il obtint le divorce. Une brusque augmentation de la matière première dont dépendait son business le conduit à la faillite, et malgré ses 40 ans, il prit la route avec un violon dont il ne savait pas encore jouer, et se proposa de vivre de la mendicité le reste de ses jours. Alors qu’il n’avait encore parcouru que l’Europe septentrionale et appris à dominer un répertoire d’une douzaine de mélodies, un cancer des intestins l’obligea à renoncer à ce genre de vie. Il vécut alors une confortable retraite à Hambourg, pensant chaque année qu’il vivait sa dernière année. Après 15 ans de rechutes et rémissions de la maladie, il avait lu tous les auteurs allemands, anglais et américains du XXème siècle, et la lecture de Bourdieu le  rendit attentif au fait que les opérations boursières qui lui procuraient de substantiels bénéfices avaient leur part d’immoralité. Il joua aux dés son sort et sa destination suivante selon un procédé compliqué qu’il avait mis au point : il échoua dans un cadrant compris entre 6°55’ et 7°00 Est et  47°05’ et 47°00’ Nord, c’est à dire dans les montagnes neuchâteloises, en Suisse, où il vivait enfin heureux en composant des mélodies quand un incendie survint.


Seigneur, c’en est trop.
Disposez de moi, je n’en peux plus.
Je ne suis plus qu’un tas de chair vieille, meurtrie et sale, je ne suis plus qu’un froid aux pieds, une énorme fatigue, une douloureuse courbature. Et seul, ni vivante fourrure, ni réconfortant soleil, ni doux gazouillis.
Seigneur, tu m’as vu à genoux, dans la neige, près du feu, près de la maison en feu, pourquoi n’as-tu pas fait s’abattre sur moi les poutres enflammées, pourquoi ne m’as-tu pas achevé avec ce petit bout d’existence tranquille dont je jouissais enfin.
Combien de fois encore faudra-t-il que je perde tout ?
…………..

Et brusquement, l’éternité, comme un moment figé qui échappe au temps et à l’histoire, comme s’il formait un astre duquel on pouvait éternellement contempler la même aube : un violon calciné dans la neige, des craquements dans la forêt, noire et blanche en contrebas du champ lumineux, l’ombre de la crête vers le levant, l’odeur de fumée froide, un vent glacial, le soulagement des braises. Comme si chaque instant où l’histoire s’arrête s’arrachait, allait rejoindre un monde d’essence, dans lequel on a toujours existé.

S’y trouvent les sempiternelles images de la guerre dont je ne sais plus si ce sont des souvenirs ou des reconstructions fabriquées à partir des récits de toutes les guerres : sofas crevés, femmes violentées, de la fumée dense, noire et rouge embrasant les immeubles, les morts et les blessés piétinés, qui gémissent, des bottes, des bruits de bottes, des regards vides, des tas de guenilles et des photos mouillées autour de valises éventrées. Tout cela je le connais, mais je ne le sais plus vraiment, c’est comme un bruit de fond, cela ne m’appartient pas comme m’appartiennent d’autres images, d’autres moments, douloureux.

Le départ de Königsberg, maman qui entre et qui sort sans cesse de la maison, chargeant la carriole de malles, arrachant à grand-mère en pleurs des reliques – inutiles disait-elle-, l’affolement de tous dans la rue –ils arrivent, ils sont là, tout près, les Russes, ils ont faim, c’est la fin, le salut par la mer. Les cris, les gifles, la panique. Puis ce furent les larmes silencieuses, les lèvres mordues, le froid aux oreilles, les bruits d’estomac.
Une colonne interminable de voitures à chevaux, un chemin de glace sur l’eau, à perte de vue une colonne avançant lentement sur la glace, le rythme des pas et le silence des hommes, chacun seul, les yeux perdus quelque part entre la peur, la fatigue, et la faim. Il faudra bien entrouvrir les lèvres pour demander son tour à être assis dans la carriole, pour mâcher une couenne de lard, il y aura un goût de fer, le goût du sang des crevasses qui s’ouvrent, l’impression de se manger la bouche dure et froide, étrangère. Et quand on aura eu besoin, on se sera mouillé, parce qu’auparavant, on aura vu une femme renoncer, qui cherchait à rejoindre les siens, et on aura vu les autres la contourner, quand les jambes sous elle renoncèrent, et son visage se crisper, ses yeux se gonfler, et la bouche grand s’ouvrir, pour chercher l’air à travers le sanglot.
Puis, ce fut le demi-tour, les yeux à peine s’étaient levés vers la mer, tant ils savaient, à la longueur de la caravane, au calme résigné de tous, qu’il n’y avait plus de pain, qu’il n’y avait plus d’embarcations. Qu’il fut lent, ce demi-tour, le temps que chaque paire de paupières se referme sur son sort, le temps que chaque gorge ravale sa salive avec son reste d’espoir.
Dès lors, ce fut le chaos, les chevaux qui tombent, qu’on abat, dont on déchire la viande à la main, qu’on s’arrache, qu’on m’enfourne, chaude, épaisse, gluante dans la bouche, Adelheid vomissant du sang, grand-mère à genoux regardant le ciel, des hommes qui se battent, des vieux hagards, secouant la tête, – non, je reste ici, j’ai sommeil, c’est la fin- des coups de feu devant, derrière, des bombardements, et la course désordonnée des gens comme la course du poivre dans l’huile de la soupe.
« Adelheid ! »
Adelheid m’avait abandonné un jour semblable à cette nuit, et mon désarroi me conduit aussi, aussi maintenant, à la chercher en vain dans les décombres, en vain alors aussi, mais la chercher alors était plus raisonnable.
Le fait est qu’elle était sous moi, et je ne l’ai jamais revue. »

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